Voyage au cœur d'une réalité irakienne surprenante: le Kurdistan autonome

"Bienvenus dans le Kurdistan d'Irak, ici on est au paradis", plaisante le Père Fadi Lion, vice-recteur du "Babel College" à Ankawa, le quartier chrétien d'Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan. Dans un italien parfait – il a étudié à Rome! -, le jeune prêtre chaldéen accueille la délégation venue de Fribourg (*) à l'aéroport international d'Erbil, qui arbore des bâtiments neufs hautement sécurisés... (Reportage de Jacques Berset, partie 2)

Reportage de Jacques Berset chez les chrétiens d’Irak (première partie)

Pour beaucoup de chrétiens, ce n'est qu'une étape avant l'exil

Certes, on se trouve bien en Irak, un pays que les médias décrivent comme déchiré par les tensions ethniques, à l'actualité ponctuée d'attentats sanglants et d'enlèvements… Mais dans ce Kurdistan aux paysages montagneux idylliques, qui fait l'expérience de son autonomie depuis la fin de la 1ère guerre du Golfe en 1991, tout semble différent: le journaliste distrait, qui a oublié que dans son passeport, parmi les visas étrangers, se trouvait aussi un tampon israélien, passe sans encombre la douane. Avec le sourire en plus! Plus loin, il est surpris de lire sur le badge du soldat qui surveille le point de passage: "Kurdistan army", avec les couleurs du drapeau kurde, composé de trois bandes horizontales rouge, blanche et verte, avec au centre un soleil à 21 branches.

Ce drapeau, nous allons le voir partout dans les gouvernorats sous contrôle direct du gouvernement régional du Kurdistan (KRG): Sulaymaniya, Erbil, Dohouk, des provinces rassemblant quelque 4 millions d'habitants pour une superficie équivalente à celle de la Suisse. Mais il est hissé également dans les provinces revendiquées par le KRG, à savoir Diyala, Kirkouk (et ses puits de pétrole!), Ninive (Mossoul), Salah ad Din et Wasit. (**)

A Erbil, une grande ville de 1,5 million d'habitants que les Kurdes appellent aussi Hewlêr, bâtie sur un plan circulaire autour de la "Qalat", son imposante citadelle au centre de la ville, la circulation est dense et le bazar animé, sans trop de présence militaire. Tout près, des hôtels et des ministères flambant neufs, à l'architecture moderne.

Partout ici, comme dans le reste du Kurdistan, de Dohouk, vers la frontière turque à Sulaymaniya, non loin de l'Iran on assiste à un impressionnant boom de la construction d'immeubles modernes, de centres commerciaux, d'institutions d'enseignement et d'infrastructures diverses. Une loi sur les investissements libérale adoptée en juillet 2006 attire avec succès les investisseurs étrangers. "La région du Kurdistan est ouverte au business et doit être considérée comme une porte d'entrée pour tous les investisseurs qui veulent faire des affaires en Irak”, peut-on lire sur le site internet du KRG (www.krg.org).

Le nouveau Premier ministre kurde Barham Salih, dans son discours du 28 octobre dernier devant les parlementaires du Kurdistan réunis à Erbil, a cependant insisté sur la lutte pour la transparence, la suprématie de la loi, et contre la corruption, un fléau qui parcourt de haut en bas cette société restée largement clanique, voire tribale. Des dérives qui n'épargnent pas les Eglises irakiennes, déplorent pour leur part les jeunes prêtres rencontrés à Ankawa, cette banlieue nouvelle de 25'000 habitants gonflée par les réfugiés chrétiens ayant fui Bagdad, Mossoul ou Basra, où les assassinats, les voitures piégées et les enlèvements ont décimé la communauté (Cf. Encadré).

La minorité chrétienne victime d'une véritable "épuration ethnique et religieuse"

Les chrétiens irakiens – qui vivent désormais principalement au Kurdistan et dans la Plaine de Ninive, près de Mossoul – sont aujourd'hui en sécurité au Kurdistan. Le territoire du KRG, où les autorités saluent la présence chrétienne, est strictement contrôlé par les barrages de Peshmergas (en kurde: "celui qui va au-devant de la mort"), ces anciens guérilleros kurdes devenus soldats de l'armée du Kurdistan, et par les membres de l'Asayish, les redoutés services de sécurité kurdes. La situation n'est par contre pas si rose ailleurs.

"Nous sommes victimes d'une véritable 'épuration ethnique et religieuse'", témoigne cet intellectuel chrétien de haute stature venu de Mossoul pour nous rencontrer à Ankawa. Résolu pour le moment à ne pas fuir cette ville qui s'étend sur les deux rives du Tigre, il n'en peut plus. A l'instar d'autres chrétiens, ce haut fonctionnaire vit dans la clandestinité. Nombre de ceux qui sont restés ont dû quitter leur maison l'an dernier pour vivre cachés auprès de parents. Dans la ville, les chrétiennes ont été forcées de porter le hijab, le voile islamique, sous peine de se faire attaquer.

Des commerçants chrétiens, des prêtres, des diacres, et même l'évêque chaldéen ont été tués ces dernières années à Mossoul. "Je ne sais pas si je veux rester, les islamistes veulent que tous les chrétiens partent… Il a y longtemps qu'il existe un plan pour les faire disparaître de la région. En octobre de l'année dernière, 3'000 familles ont fui Mossoul en 2 semaines. Je pense qu'en 2015 ou en 2020, il n'y aura plus aucun chrétien en Irak!".

"Nous sommes déjà des hommes morts"

Il nous demande de ne pas publier son nom, car il est sur une liste noire: il a déjà reçu une lettre de menaces avec une balle à l'intérieur, des indications avec un numéro de téléphone portable lui désignant telle ou telle mosquée pour aller payer la jizya, un "impôt de protection" dû dans le passé par les non musulmans. "Beaucoup de prêtres sont invités à payer la jizya à Bagdad, simplement pour pouvoir vivre. Les ambassades américaine et européennes devraient nous ouvrir les portes. Nous avons deux millénaires de civilisation chrétienne en Irak mais personne ne s'en soucie. Les Américains ne peuvent pas nous protéger, mais surtout ils ne veulent pas. L'Ouest voudrait cependant nous voir rester en Irak, où nous vivons depuis les premiers siècles, comme un symbole, mais nous sommes déjà des hommes morts".

Certes, l'ancien ministre des finances du gouvernement régional du Kurdistan Sarkis Aghajan Mamando, un chrétien, a investi des millions de dollars pour reconstruire 120 villages chrétiens dans les montagnes du Kurdistan. "Ces familles avaient été déportées dans les années 60-70 par Saddam Hussein, en guerre contre les Kurdes. Elles s'étaient installées à Bagdad, Mossoul ou Basra. Pour moi, leur retour n'est que temporaire… seulement une étape vers leur départ définitif du pays! Les jeunes, nés en ville, bien formés, ne veulent plus vivre en vase clos. Il n'y a pas de travail pour eux dans ces villages."

Le Père Fadi, qui nous conduit à la paroisse St-Joseph d'Ankawa – dont l'église de pierre ocre est bâtie dans l'ancien style babylonien – nous montre les baraques de tôle dans lesquels s'étaient réfugiés dès 2006 les étudiants du séminaire St-Pierre. Il se trouvait à de Bagdad, comme le Babel College, dans le quartier de Dora, à majorité sunnite. "On a échappé par chance aux bombes, mais des prêtres et des professeurs ont été enlevés pour obtenir des rançons", poursuit-il. Deux professeurs du Babel College ont été assassinés, quatre enlevés, puis relâchés après versement d’une rançon. Les bâtiments de l’institution ont été réquisitionnés un temps par l’armée américaine, qui les avait transformés en caserne. C'est pour des raisons de sécurité évidentes – tant pour le personnel enseignant que pour les étudiants – que le Collège et le séminaire ont dû quitter précipitamment Dora.

Le Père Fadi, fils d'un prêtre chaldéen, est né il y a une trentaine d'années dans un village près de Dohouk. Dixième enfant d'une famille qui compte 3 sœurs et 7 frères, il estime, comme la plupart de ses confères travaillant au Kurdistan, que les chrétiens ont encore un avenir en Irak, pour peu que le pays retrouve un peu de sécurité.

*Engagée depuis 2007 aux côtés de la minorité chrétienne irakienne, la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg a envoyé sur place une délégation du 26 octobre au 2 novembre 2009. La délégation était composée du professeur Franz Mali (Patristique/Histoire de l’Eglise ancienne), de Lusia Markos Shammas, ancienne assistante et doctorante, et de Patrizia Conforti, assistante-docteure. La délégation a été chaleureusement accueillie par le recteur du Babel College, Mgr Jacques Isaac, évêque titulaire de Nisibe, par le Père Fadi Lion, vice-recteur, et par d’autres membres de la direction de cette institution affiliée à l'Université Pontificale Urbanienne à Rome. Aux côtés du Babel College, qui reçoit 49 étudiants, l'Institut de catéchèse d'Ankawa accueille 265 étudiants. Les deux Facultés envisagent une collaboration sous forme de convention académique (échange d’enseignants, d’étudiants et de publications, projets de recherche communs, colloques…). Une première ébauche de l’accord a été rédigée. Elle sera soumise aux instances académiques concernées. "La Faculté de théologie de Fribourg espère ainsi profiter, à l’avenir, de l’extraordinaire richesse culturelle du christianisme oriental, en particulier irakien", relève Patrizia Conforti.

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