Sur les lieux de mémoire de "l’archipel du goulag"

A l’occasion de son passage en Suisse à l'invitation de l'œuvre d'entraide catholique "Aide à l'Eglise en Détresse" (AED), Mgr Athanasius Schneider a présenté les défis qui se présentent à la petite Eglise catholique du Kazakhstan.

Kazakhstan: Rencontre avec Mgr Athanasius Schneider, évêque auxiliaire de Karaganda.

Celle-ci renaît de ses cendres quatre décennies après les persécutions staliniennes. Cet immense pays de l'ex-URSS, aux froides steppes qui occupent près de 2,7 millions de km2, compte aujourd’hui 17 millions d’habitants, qui se partagent entre musulmans et chrétiens.

Issu d’une famille allemande déportée par Staline, Mgr Athanasius Schneider est l’évêque auxiliaire de Karaganda depuis juin 2006. Il développe son activité pastorale dans cette cité de 450'000 habitants, la quatrième plus grande ville du pays située dans le centre-est du Kazakhstan. Karaganda est un important centre industriel, surtout connu pour ses mines de charbon et sa sidérurgie.

Karaganda, lieu de mémoire de la constellation des camps du goulag

Dans les années 40, la grande majorité des habitants de cette ville nouvelle et industrielle étaient des Allemands de la Volga, d’Ukraine ou de la Mer Noire, déportés par Staline lors de l’invasion allemande de l’URSS en 1941, ou encore des victimes des purges staliniennes des années 30, durant la campagne contre les "koulaks", les paysans aisés. Karaganda est resté pour beaucoup un des importants lieux de mémoire de cette constellation des camps du goulag. Les chrétiens locaux sont en partie les descendants de familles de déportés. Mais aujourd’hui, la plupart des Allemands de l’ex-URSS sont partis.

Les deux principales religions du Kazakhstan sont l'islam sunnite, qui est avant tout pratiqué par les Kazakhs ainsi que par des minorités comme les Tatars, les Bachkirs, les Ouzbeks ou les Ouïghours, tandis que le christianisme est majoritairement représenté par les orthodoxes. Ces derniers sont essentiellement des Russes, et certains Ukrainiens et Biélorusses.

Si les protestants connaissent une rapide expansion – les sectes évangéliques sont très missionnaires -, les catholiques se développent également, mais à un rythme moins soutenu. Selon les chiffres officiels, le Kazakhstan compte actuellement quelque 300'000 catholiques, mais les pratiquants ne dépassent pas la barre des 50'000. La population d'origine russe représente quelque 30% contre plus de 50% de Kazakhs, traditionnellement musulmans.

Apic: Karangada est un lieu de sinistre mémoire…

Mgr Schneider: C’est vrai, c’est l’un des endroits où Staline avait fait déporter des Allemands de la Volga, de la Mer Noire. Mes parents sont eux-mêmes des Allemands de la Mer Noire, près d’Odessa, où il y avait des colonies allemandes depuis le XIXe siècle, composées d’immigrés du Sud de l’Allemagne. Mes ancêtres étaient originaires du Pays de Bade et d’Alsace. Ils ont fondé sur place des villages selon les confessions: catholiques, luthériens et mennonites. Le village de mon père s’appelait Josefstal (Josipowka en ukrainien), une localité fondée en 1804, et celui de ma mère Elsass (Cherbanka en russe).

Apic: Vos parents ont vécu la prise de pouvoir par les communistes en 1917.

Mgr Schneider: Ils ont connu la collectivisation forcée sous Staline. Mon grand-père Schneider a été fusillé en 1936, car il était qualifié de "koulak", même s’il n’était pas si riche… Les églises étaient à cette époque déjà en partie fermées, et les prêtres pour la plupart chassés ou assassinés par les communistes. Puis est arrivée la guerre et l’invasion allemande de l’URSS. L’armée allemande était dans nos villages et les prêtres sont revenus. Lors de la retraite allemande, l’armée a évacué les colons de la région de la Mer Noire. Près de 300'000 Allemands ont été ramenés dans leur pays d’origine. Mes parents ont été réinstallés près de Berlin vers la fin de la guerre.

Mais comme après la capitulation, ils se trouvaient en zone soviétique, ils ont été ramenés en URSS, et déportés dans divers endroits comme travailleurs forcés. Mes parents ont été déportés dans l’Oural, d’autres ont été envoyés en Sibérie ou ailleurs. Les Allemands déportés étaient soumis à une administration spéciale, la "Spezkomendatura", qui ne leur permettait même pas de sortir de leurs villages sans la permission du "Commandant". Les familles furent russifiées de force, même si on pouvait parler allemand à la maison. On était des ennemis, des "fascistes".

Apic: Vous n’avez pas connu l’administration de la "Spezkomendatura" ?

Mgr Schneider: Non, car si ce système a encore duré après la mort de Staline en 1953, il a été aboli après le Traité que le chancelier allemand Konrad Adenauer signa avec Moscou en 1955. A partir de ce moment-là, les Allemands ont commencé à pouvoir se déplacer un peu plus librement, mais des régions entières leur restaient interdites. C’est alors que mes parents se sont installés en Kirghizie (Kirghizstan).

C’est dans ce pays d’Asie centrale, plus précisément à Tokmak, à une soixantaine de kilomètres à l’est de la capitale Bichkek que je suis né le 7 avril 1961. Il y avait beaucoup d’Allemands dans cette région à l’époque, venant de Sibérie ou de l’Oural après l’abolition de l’administration spéciale. Cette région de montagnes est magnifique, on l’appelle d’ailleurs la "Suisse d’Asie centrale". Même si c’était à l’époque le régime communiste, on y vivait plutôt bien.

Apic: Vos parents ont quitté finalement le Kirghizstan pour s’installer en Allemagne.

Mgr Schneider: Mes parents voulaient effectivement partir pour l’Allemagne. On pouvait alors demander une permission de regroupement familial. Mais c’était très difficile d’obtenir une autorisation de partir, surtout en Asie centrale. Raison pour laquelle les Allemands essayaient de passer d’abord en Estonie. Mes parents sont ainsi partis en Estonie, à Valga, près de la frontière lettone, car ils pensaient que ce serait là plus facile, mais ce n’était pas le cas. Finalement, ils ont pu émigrer légalement en 1973 et s’installer à Rottweil, dans le Bade-Wurtemberg.

On a pu partir presque par miracle, car nous n’avions pas de famille proche sur place, mon père n’avait qu’une tante en Allemagne, les autres étant encore en Union soviétique à l’époque. Je n’avais été à l’école qu’en langue russe, et j’ai dû m’adapter à l’école allemande, d’abord à l’internat catholique des Pères Pallotins. Après avoir fait mon gymnase, je suis allé en Autriche, où je suis entré dans le couvent des chanoines réguliers de la Ste-Croix, près d’Innsbruck. Après, on m’a envoyé en mission au Brésil, et j’ai été ordonné prêtre le 25 mars 1990 à Annapolis, et ensuite j’ai encore travaillé à Aparecida, près de Sao Paulo.

Apic: Après le Brésil, c’est Rome, puis le Kazakhstan, que vous n’aviez jamais visité…

Mgr Schneider: Mes supérieurs m’avaient envoyé faire un doctorat en théologie patristique à Rome, plus précisément à l’Institut "Augustinianum", à l’Université du Latran. Un jour, à Rome, on m’a présenté un prêtre du Kazakhstan, de Karaganda. Je ne connaissais personne dans ce pays, car j’avais vécu au Kirghizstan. Mais il a insisté pour que je vienne le voir, car je savais encore le russe et il voulait ériger là-bas le premier séminaire. Il souhaitait que je vienne enseigner, au moins pendant une courte période, et j’y suis allé en 1999 pour six semaines.

Mais l’archevêque de Karaganda, Mgr Jan Pawel Lenga, a demandé à mes supérieurs et au Saint-Siège, que je vienne travailler au Kazakhstan comme directeur spirituel du séminaire. Comme j’appartenais à la direction de notre congrégation, Mgr Lenga a sollicité l’intervention du pape, pour que l’on m’accorde une dispense. C’est ainsi que je vis de façon permanente au Kazakhstan depuis 7 ans. Rapidement, je suis aussi devenu chancelier de la curie épiscopale de Karaganda, rédacteur en chef du journal catholique en langue russe "Credo". J’ai également fondé trois paroisses, et il y a deux ans, j’ai été ordonné évêque à Rome. C’était une surprise totale pour moi, je n’en savais rien.

Apic: Concrètement, comment est la situation des chrétiens sur place ?

Mgr Schneider: Du point de vue ecclésial, je suis content, car la situation est tranquille. Les Kazakhs, les Tatars, les Ouzbeks et d’autres minorités sont de culture musulmane, et ils forment plus de la moitié de la population. Les Russes, qui forment près du tiers de la population, ne sont pas tous orthodoxes, et nombreux sont ceux qui n’ont pas d’appartenance religieuse.

Si les catholiques ne forment que le 2% de la population, les protestants sont déjà 5%. Ces derniers sont très actifs: ce sont des évangéliques, des groupes charismatiques, qui viennent des Etats-Unis ou de Corée du Sud. Il existe aussi des protestants d’origine plus ancienne, comme les baptistes. Ils sont missionnaires avant tout parmi les Russes, mais les évangéliques font également du prosélytisme parmi les Kazakhs qui n’ont aucune appartenance religieuse.

Une partie d’entre eux, en effet, ne pratiquent pas, même s’ils se réclament de l’héritage culturel musulman. Mais ils n’ont aucune connaissance de leur religion. Ce sont eux qui sont visés par la mission évangélique. En général, au Kazakhstan, il n’y a pas de problème pour se convertir, car c’est très pacifique. Les convertis peuvent cependant rencontrer des problèmes sur le plan privé, dans la famille, car on considère souvent chez les Kazakhs, même chez les incroyants, que quitter l’islam est une trahison de la nation. Officiellement cependant, il y a la liberté religieuse et les problèmes ne viennent pas en premier lieu de l’Etat.

Apic: Il n’y alors pas de catholiques dans la population d’ethnie kazakhe !

Mgr Schneider: Quelques uns seulement, des gens de la classe moyenne. Des instituteurs, des intellectuels se sont faits baptiser dans les villes. Au séminaire, nous avons parmi nos 15 séminaristes, un Kazakh dont la mère est d’origine ukrainienne. Il y a dans le pays de nombreux foyers mixtes, et c’est parmi eux que nous avons des baptisés.

Comme catholiques, nous n’avons pas de tensions avec les musulmans, car nous ne faisons pas de mission parmi eux. Avec les évangéliques, les tensions existent, mais indirectement. Les muftis ne peuvent pas les attaquer frontalement, à cause de la politique de l’Etat, qui prône la tolérance et l’entente entre les religions. Le problème vient d’une petite minorité de fondamentalistes, qui viennent souvent de l’étranger, d’Iran, d’Arabie Saoudite...

Ce sont des "wahhabistes" qui viennent prêcher l’instauration de la charia et du sultanat. Ils viennent distribuer des tracts à l’Université, et ils sont immédiatement arrêtés et expulsés du pays. La population en général – notamment les musulmans modérés – ne veulent pas ce genre de fondamentaliste au Kazakhstan. L’Etat garantit la "pax religiosa" et il est très vigilant pour empêcher que des sympathisants d’Al-Qaïda ou autres ne prennent pied dans le pays. Tous les imams dans les mosquées sont surveillés par l’Etat.

Apic: Peut-on parler de démocratie au Kazakhstan ?

Mgr Schneider: Mais quand on regarde le système politique en vigueur en Occident, peut-on alors parler de vraie démocratie ? On pourrait dire que l’Union européenne est une "dictature" tout à fait raffinée. On n’a ainsi plus de liberté d’opinion si on n’est pas "politiquement correct". C’est un fait, car dans l’Union européenne, si on est un homme politique, un évêque, un professeur, une personnalité publique, pour avoir la paix, on doit nager dans le courant, dans une seule direction. Pas question d’avoir une opinion "non conforme" par exemple concernant l’avortement, l’euthanasie, l’"homosexualisation de la société", on est alors diffamé, abattu moralement, dans les journaux, l’opinion publique…

Si l’on se profile dans l’opinion publique avec des opinions non conformes dans ces domaines, on est tout de suite catalogué. Pas question d’oser dire que l’homosexualité est contre la nature et nuit à la société, que l’euthanasie est un crime contre l’humanité, que l’avortement est la mise à mort d’un enfant. Si la société occidentale était vraiment libre, pourquoi ne pourrais-je pas défendre de telles opinions comme homme public, et pas seulement à titre privé ?

Sur ces thèmes moraux, je peux tout à fait librement m’exprimer au Kazakhstan. Au contraire, les gens ont conservé une sorte de morale naturelle, spontanée. Même s’il y a encore beaucoup d’avortements au Kazakhstan – pour moi une relique de l’époque soviétique – on respecte ce que j’ai à dire sur ce sujet, parce que je suis prêtre et évêque. Je fais cette observation, car je suis à cheval sur deux mondes: j’ai été à l’école au Kirghizstan mais aussi en Allemagne et ailleurs en Occident. Il y a encore dans ces pays de l’ex-URSS des valeurs naturelles de l’humanité que l’on ne retrouve plus malheureusement dans le soi-disant "monde occidental libre".

Même si dans ces sociétés post-soviétiques, il y a encore beaucoup de déficits, que ce soit au niveau de l’éducation, de la santé ou du domaine social (alcoolisme, enfants abandonnés, etc.), on a mieux conservé les valeurs morales et humaines que dans les sociétés d’abondance de l’Ouest. Pour combien de temps encore ? Car parmi la jeunesse, la mode est la même qu’en Occident, dans les cinémas ou à la télévision, ce sont les mêmes films américains qui occupent l’écran, avec de la violence et du sexe, comme partout. Il est évident que le Kazakhstan, à l’heure de la mondialisation, n’échappe pas à cette colonisation culturelle.

(Jacques Berset, pour Agence Apic)

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