Le mirage d'un visa pour l'Europe ou l'Australie Rencontres et entrevues avec des réfugiés chrétiens à Damas

Par je ne sais quel préjugé ou simplement par méconnaissance, j'imaginais les chrétiens d'Irak réfugiés en Syrie drapés de tissus couleur désert, recouverts de poussière, avec leurs pauvres affaires emballées dans de grands baluchons, alors qu'ils sont comme nous.

Les Irakiens se sont réfugiés en Syrie par millions.

Nous, il y a quelques années, lorsque les pulls recouvraient encore les ventres et les jupes effleuraient les genoux. Je les croisais dans les rues de cette ville surpeuplée qui a vu ses habitants doubler de 2 à 4 millions justement par leur arrivée. Ces chrétiens réfugiés irakiens semblaient de prime abord être des familles en vacances, avec les enfants qui leur tiennent les mains, les poussettes. Puis, j'ai découvert que certains d'entre eux logeaient dans la même auberge que nous. Nous, depuis quelques jours et eux, depuis quelques mois... Et petit à petit j'ai appris à les reconnaître du premier coup d'œil. On reconnait le maquillage très marqué qui souligne les yeux des femmes, la repousse des cheveux teints à refaire, le physique généreux de leur mari, les lourdes croix d'or autour du cou. Les syriens sont différents. Déjà par le fait qu'ils sont pressés et rejoignent d'un pas rapide leur travail précaire, engloutis dans la foule assombrie par des milliers de voiles. La situation, pour les réfugiés en provenance de Mossoul, de Bagdad, à un peu plus de 200 kilomètres plus à l'Est, est bien différente. Ils nous l'ont dit lors d'entrevues interminables parfois débordantes de paroles partagées, parfois quasi silencieuses, à cause d'une gorge nouée qui ne laissait échapper qu'un mince filet de voix. Nous les rencontrions par petits groupes, dans les salles paroissiales de quelques unes des nombreuses églises chrétiennes du tissu ecclésiastique syrien riche en expériences œcuméniques vécues. Nous les rencontrions, une famille après l'autre, souvent avec les oncles et tantes ou avec les grands-parents, parfois des femmes seules avec leurs enfants. Ibrahim, Yousif, Afrah, Mirwa... des histoires différentes et pourtant tristement semblables par les souffrances endurées.

Un exode qui débute en 2004

A la fin de l'année 2004, les gens les plus aisés sont partis en premier. Ceux qui pouvaient se permettre une longue période d'inactivité professionnelle à l'étranger: ingénieurs, professeurs, employés de banque, commerçants ou propriétaires d'hôtels. Ils ont vendu leur maison et ont rejoint Damas en attendant de pouvoir migrer en Suède, au Canada ou en Nouvelle Zélande. Puis, la peur de rétorsions est devenue une réalité quotidienne. Les femmes chrétiennes ont reçu l'ordre de se voiler pour sortir de chez elles. Les enlèvements ont commencé à coup d'exactions. Les enfants étaient enlevés à l'école, les maris en se rendant au travail, les femmes au marché. Si bien que les chrétiens se sont vus contraints de rester reclus dans leurs maisons. Avec l'extension de l'anarchie dans laquelle était tombé le pays après la chute de Saddam, il était devenu hors de question de pouvoir vendre leurs propriétés. Il arrivait que des intégristes étrangers se présentaient aux portes en intimant aux familles de quitter leurs maisons dans les vingt-quatre heures sous peine d'être expulsés par la force. Ainsi, beaucoup d'entre eux ont quitté la capitale pendant la nuit en emportant ce qu'ils pouvaient charger dans leurs voitures et, après 8-9 heures d'angoisse, entre les postes de barrage et de contrôle, ils ont rejoint Damas. Parmi les derniers arrivés dans la capitale syrienne, je rencontre un conducteur de taxi qui s'est enfui avec sa femme grâce à son taxi jaune. Il est dans la rue. Il n'a rien et nous regarde, désespéré. « Peut-être que vous, qui êtes étrangers, pouvez faire quelque chose... ». Et il nous met dans les mains un papier écrit avec des caractères arabes, où la seule chose que je reconnais est le sigle du Haut commissariat pour les réfugiés...

A huit dans deux chambres

Nous allons dans la maison de Hanan (30 ans). Nous montons un escalier étroit entre des murs décrépis. Derrière une porte bancale, apparaissent les visages creusés de Milad (36 ans) et de Bocad, son mari (39 ans). Jeems (27 ans) et Nahla (28 ans), Ibrahim (72 ans) et Katrina (66 ans) nous attendent sur le divan. Philippe (2 ans) dort dans l'autre chambre. Ils sont tous parents. Ils vivent à huit dans deux chambres qui leur coûtent 700 dollars de location par mois. Les sous qu'ils ont suffisent à peine pour deux mois de loyer. Pour la suite, on ne sait pas. Seul Jeems travaille. Les septante dollars qu'il gagne suffisent à peine pour la nourriture et les médicaments pour le grand-père qui reste assis, absent les yeux vitreux qui fixent le vide. La grand-mère continue de parler à voix basse. Elle dit peut-être des prières. Ou des invectives... Ils nous racontent qu'en Irak, ils vivaient comme des seigneurs. Le grand-père, avant de tomber malade, était dans l'armée. Un des frères employé de banque. Les irakiens, à une période peu éloignée, étaient riches. Beaucoup plus riches que les syriens. Devoir maintenant dépendre d'eux est une humiliation de plus qui s'ajoute à toutes les autres. Comme celle de devoir recevoir de l'aide de la paroisse chaldéenne voisine. Philippe se réveille. Toute la famille l'entoure. Tous les sourires sont pour lui. Unique lumière dans ces parois qui transpirent l'humidité.

Afrah, elle, est venue à Kirkuk avec ses quatre fils lorsqu'une bombe a explosé dans l'école de l'un d'eux. Le plus grand a seize ans et le plus petit, Maryo, six. Ils sont arrivés il y a seulement neuf mois. Le mari travaille à l'hôpital. Il est resté en Irak. La maman reste à la maison. L'aîné, Marwan, travaille comme barman douze heures par jour et reçoit 9000 pounds syriens. Il en faut 8000 pour payer un mois de loyer. Décidément, les comptes ne tournent pas pour les chrétiens d'Irak en Syrie.

« A Bagdad, nous étions le point de mire. »

Maream est une belle jeune fille de 18 ans. Elle porte une élégante croix en or au cou. Qu'est-ce que signifie être chrétien en Irak pour elle? « A Baghdad, nous étions le point de mire. Nous ne pouvions pas aller à l'église, nous promener dans la rue. Ici, nous allons à l'église tous les jours et nous prions. Si quelqu'un venait me dire: « Ou tu te convertis ou je te tue », je lui dirais: « Tue-moi. » »

Dans la mosaïque des histoires recueillies, le manque d'espoir en l'avenir immédiat de l'Irak est une constante. Aucun des nombreux réfugiés que nous avons rencontrés ne pense pouvoir rentrer un jour en Irak. Ni sous l'occupation américaine, ni au cas où le pays retrouverait son autonomie. Les gouvernements qui les ont accueillis exercent bien sûr une pression. Que cela soit la Syrie ou la Jordanie, ils épient d'un œil attentif le moindre signal de détente pour pouvoir se débarrasser de ces réfugiés qu'ils ont accueillis par pure coïncidence géographique. D'ailleurs, les premiers rapatriements, plus ou moins volontaires, plus ou moins forcés, ont déjà eu lieu au mois de septembre, sans réelle détente attestée.

Le six janvier, après un Noël passé dans le calme, la nouvelle d'une série d'attentats coordonnés qui ont touché quatre églises et trois couvents d'ordres religieux à Bagdad et à Mossoul a fait sombrer à nouveau les chrétiens d'Irak dans la terreur. Pour Louis Sako, évêque de Kirkuk et ami de l' « Aide à l'Eglise en Détresse » qui soutient les chrétiens d'Irak depuis des années, il s'agit d'un message bien précis qui s'insère dans un plan prémédité.

Si c'est effectivement le cas, nous ne tarderons malheureusement pas à le découvrir bientôt.

(Pour AED, Corinne Zaugg)

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