Cuba : derrière le rideau de sucre

Rien ne semble devoir changer sur la grande île des Caraïbes, si ce n’est l’annonce de la fin de règne de Fidel Castro. Dix ans après la visite de Jean-Paul II, un état des lieux et des motifs d’espérance pour l’Eglise sur place.

Reportage

A la Havane, il y a des musées partout, qui retracent la grandeur de l’île au XIX° siècle … autrefois. En réalité, c’est toute la ville qui ressemble à un musée, qui n’aurait pas été entretenu. Hormis quelques ruelles de la vieille ville pour le bonheur des touristes, tout semble à l’abandon. Rien n’est fait pour empêcher ce délabrement, plus personne ne semble d’ailleurs attendre quoi que ce soit.

« Ici, c’est Jurassic Parc » m’a-t-on dit, pour signifier à quel point la vie était fossilisée. Pas de promotion sociale à attendre, pas de changement à espérer, la vie est un long fleuve immobile. Pas de téléphones portables, c’est interdit pour les Cubains. Même le cardinal archevêque de la Havane n’a pas de portable à son nom … Pas d’accès à Internet ! Mais avant de satisfaire ces nouveaux besoins technologiques, il faut d’abord se nourrir. Au bout de 50 ans, les tickets de rationnement sont encore le seul horizon du quotidien. Unique consolation : tout le monde est à la même enseigne ! Mais cela ne suffit plus aujourd’hui et le mécontentement populaire est réel, même si son expression reste étroitement surveillée. Les policiers sont partout : pour les étrangers, il n’y a pas de problème de sécurité …

Cela n’empêche pas l’Eglise de prendre position. Dans son message de Noël prononcé à la radio officielle, Mgr Wilfrido Pino, évêque de Guantanamo-Baracoa déclarait « qu’il serait bon que les inquiétudes et les mécontentements de la population cubaine trouvent une solution rapide de la part de ceux qui doivent le faire ».

Les Cubains définissent leur île en six paradoxes : il n’y a (officiellement) pas de chômage mais personne ne travaille. Personne ne travaille mais les objectifs de production sont toujours atteints. Ils sont atteints mais il n’y a rien dans les magasins. Il n’y a rien mais on peut tout trouver (marché noir, combines …). On peut tout trouver mais tout le monde se plaint continuellement. Tout le monde se plaint mais tout le monde se retrouve Place de la Révolution pour acclamer le Lider Maximo.

Pour plaisanter, les Cubains disent que leur pays connaît trois succès et trois échecs : l’éducation, la santé et le sport sont indéniablement une réussite. Les trois échecs sont le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner ! Concernant l’éducation, cela permet au régime d’ « exporter de la matière grise », notamment des médecins et des ingénieurs de qualité. Aujourd’hui, leur destination principale est le Vénézuela, en échange de pétrole, 100.000 barils par jour à un prix et avec des conditions de paiement très avantageux. Sans Chavez, l’économie cubaine serait réellement en difficulté.

Un tiers de la population se dit catholique et il faut reconnaître à l’Eglise une étonnante vitalité. Les fidèles sont libres de pratiquer leur foi, mais les entraves demeurent. L’Eglise n’a pas accès aux médias ni à l’Education et reste surveillée. Pourtant, la situation s’est nettement améliorée et les évêques sont remplis d’espérance pour l’avenir. Un exemple : le diocèse de la Havane a maintenant un accès à Internet, ce qui facilite les communications en interne mais aussi avec l’étranger et en juin prochain, ce sera également le cas pour tous les autres diocèses de Cuba.

Le régime reconnaît d’ailleurs le travail positif de l’Eglise sur le plan social, et apporte même un soutien financier à certains projets. La paroisse de la Médaille Miraculeuse à la Havane par exemple accueille tous les jours des vieillards désœuvrés pour les nourrir, les soigner, les occuper. 40% des frais sont pris en charge par l’Etat.

Par définition, un Etat totalitaire veut la totalité de la personne. Dès le départ, l’Eglise est forcément perçue comme une proposition concurrente, à abattre. Aujourd’hui, les relations entre l’Eglise et l’Etat sont plus apaisées. On peut parler de processus graduel de compréhension et la voyage de Jean-Paul II en janvier 1998 y a joué un rôle central. Cette visite a été unanimement décrite comme un tournant. Même si elle a été une très bonne opération de relations publiques pour le régime et si tout n’est pas encore réglé, on ne peut pas ignorer que la situation s’est quand même améliorée et que, petit à petit, les choses avancent.

Les initiatives pastorales de l’Eglise sont nombreuses. Il faut citer les « casas misiones », logements ordinaires où se rassemblent les chrétiens du voisinage pour partager la Parole de Dieu, prier, parfois célébrer la messe. Ces maisons de mission permettent de suppléer au manque d’églises (aucune construction d’église n’est autorisée) mais aussi de retrouver le dynamisme des premières communautés chrétiennes. Rien que pour le diocèse de la Havane, on en compte 400. La formation est également importante avec plus de 300 laïcs qui étudient la philosophie et la théologie. Toujours pour le diocèse de la Havane, près de 1200 adultes se font baptiser chaque année.

Mais cette vitalité a un coût et l’Eglise à Cuba est loin de parvenir à équilibrer ses comptes. Elle reste dépendante de l’aide apportée depuis l’étranger. Pour l’AED (Aide à l’Eglise en Détresse), Cuba reste une priorité et figure parmi les 10 pays les plus aidés au monde, avec plus d’un million d’euros envoyés l’année dernière pour soutenir les projets de l’Eglise.

« Que Cuba s’ouvre au monde et le monde à Cuba » avait dit Jean-Paul II lors de sa visite il y a dix ans en précisant : «Ouvrez les portes au Christ ». Qu’espérer de plus pour ce pays, sinon que cela se réalise sans trop tarder ?

(de Marc Fromager, Aide à l'Eglise en Détresse)

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