Congo Brazzaville : un prêtre chez les Pygmées

Le père Franck Bango est curé de la toute première paroisse pygmée dans le pays, située dans le diocèse d’Ouesso, au nord du la république du Congo (Congo-Brazzaville). Il vit au milieu des plus petits hommes du monde, un peuple nomade et autochtone réparti entre la forêt équatoriale congolaise, camerounaise, gabonaise… Ils vivent de la chasse, de la pêche et de la cueillette et sont menacés par une exploitation croissante de la forêt. Leur nombre est estimé entre 150.000 à 200.000 personnes. L’AED a rencontré le père Franck fin février.


AED : Des Pygmées catholiques, une première ?

Il existe des Pygmées catholiques depuis quelques années mais leur présence reste très discrète. Ils fréquentent les paroisses proches de leur village, dans plusieurs diocèses, cela grâce au travail de fond initié par les Spiritains dès les années 60/70 puis par les sœurs franciscaines missionnaires de Marie. La vraie nouveauté, c'est de créer une paroisse dans leur village, tenue par eux-mêmes et initiée à leur demande.

En quoi est-ce inédit ?

Presque tout le fonctionnement de la communauté leur incombe. Ils sont eux-mêmes catéchistes, tiennent la trésorerie, font le programme des célébrations liturgiques, forment la chorale et les servants de messe… sans pour autant constituer un repli sur eux-mêmes. Dans leur paroisse, chacun est le bienvenu, y compris celui qui n’est pas pygmée.

A votre arrivée il y a 4 ans, quel accueil avez-vous reçu ?

En 2014, quand je suis arrivé, je ne venais ni donner de l’argent, ni dispenser des services humanitaires comme le font les sœurs, toujours présentes aujourd’hui pour les soins de santé et les écoles. Je venais évangéliser. Point. Les Pygmées étaient un peu réticents.

Pourquoi cette réticence?

D’abord, ils ne me connaissaient pas. Deux ans ont été nécessaires pour qu’ils m’acceptent. J’ai vécu avec eux, suis allé à la pêche avec eux… Ensuite, ils pensaient que le Christ n’était pas compatible avec leurs traditions mais j’ai découvert qu’ils vivaient déjà certaines valeurs évangéliques sans même le savoir.

Un exemple ? Comment vivent-ils ?

Ils se marient pour la vie. Le concept de divorce n’existe pas chez eux. Ni celui de polygamie. Ils ne sont pas matérialistes, n’ont pas d’argent pour acheter de télévision. Leurs biens, c’est la famille. Ils sont très attachés à la vérité. Quand je leur ai expliqué leur proximité avec la doctrine de l’Église, les choses ont commencé à changer. Ils m’ont écouté et, comme ils sont dotés d’une mémoire hors du commun, ils retenaient tout. En juin 2016, nous avons célébré les deux premiers mariages avec baptêmes. En 2017, les mêmes ont été confirmés. L’un d’eux est déjà formé comme catéchiste. En juin 2018, il y aura de nouveaux mariages.

Combien sont-ils ?

Ce sont des nomades. C’est très dur de donner un chiffre mais on estime que 3000 se répartissent un peu partout dans le diocèse et une centaine, là où commence la paroisse, dans le village de Péké.

Viennent-ils à la messe tous les dimanches ?

Dans l’ensemble, oui. Mais les premiers temps, quand arrivait le week-end et qu’il y avait la fête traditionnelle pygmée de la circoncision, une pratique pour qu’un homme passe au stade de maturité masculine, ils buvaient tellement le samedi que le dimanche, ils étaient trop saouls et me disaient : « monsieur l’abbé, tu vas prier seul ! » Alors j’essayais de leur montrer que l’alcool diminuait le respect que leurs femmes et leurs enfants pouvaient leur porter. Ça a commencé à les interpeller, petit à petit. Maintenant, ils vont toujours à leur fête mais ils boivent modérément… pour pouvoir aller à la messe le lendemain !

Qu’est-ce que la foi catholique change dans leur vie (mise à part leur façon de faire la fête) ?

J’essaye, par exemple, de leur enseigner à ne pas prendre ce qui ne leur appartient pas. Ils n’ont pas la culture « du grenier », des économies, car ils ne disposent pas forcément des moyens matériels pour le faire (réfrigérateur…) et ça les expose à la précarité. Quand un homme tue un éléphant, il prend sa femme, ses enfants, son oncle… et ils vont en forêt jusqu’à consommer les derniers morceaux. Quand ils voient une banane mûre, ils se servent, même si ce n’est pas leur bananier.

Ne rejettent-ils pas vos enseignements qui troublent leur quotidien ?

Non, à cause de leur système de fétiches. Par exemple, un propriétaire de mangues qui ne veut pas être dévalisé attache des coquilles d’escargot sur ses fruits. Si quelqu’un cueille un fruit à coquille, le fétiche est censé le punir… Les Pygmées veulent être libérés de ces pratiques. C’est là que j’interviens. J’explique que quand tu fais du mal à l’autre, tu fais du mal à Dieu.

Partout au Congo Brazzaville s'épanouissent des églises qui se définissent comme chrétiennes, généralement inspirées par la secte américaine Great Awakening. Même si la majorité de la population congolaise est chrétienne, seulement 30% à 35% des chrétiens se déclarent catholiques. Comment est la situation? Êtes-vous attiré par les "Églises d'Éveil"?

A Péké, quand je suis arrivé en 2014, coexistaient « l’Église du Dieu de l’huile » et celle de la « Pentecôte ». Elles proclamaient : « quand tu es malade, la maladie ne vient pas de Dieu mais d’un oncle ou d’une tante qui a jeté un sort. » Ça divisait les familles. Pour les Pygmées, la famille restant sacrée, ces églises ne les ont pas complètement convaincus.

Comment les avez-vous convaincus, vous ?

Il faut avoir beaucoup de patience… malgré les moments de découragement. Et les aimer. Les aimer beaucoup.

L’Aide à l’Eglise en Détresse a financé en République du Congo, également connue sous le nom de Congo-Brazzaville, près de 250 projets au cours des dix dernières années. Environ 2,5 millions d'euros ont été alloués aux projets de formation religieuse et à l'entretien des prêtres par le biais d'offrandes de messe. Grâce à l'aide des bienfaiteurs de l’AED, des projets de construction et d'acquisition de moyens de transport pour la pastorale ont également été réalisés.

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