Alors que leur survie est menacée, les chrétiens d’Irak souffrent d’un manque de leadership

Victimes d’un exode qui s’est accéléré de façon dramatique depuis l’invasion américaine de 2003, qui a entraîné une vague de violences sectaires ciblant religieux, prêtres et évêques, les chrétiens d’Irak sont décimés. La survie de cette communauté apostolique, évangélisée dès le premier siècle, selon la tradition, par saint Thomas et ses disciples Mar Mari et Mar Addai, est désormais menacée... (reportage de Jacques Berset, partie 1)

Reportage de Jacques Berset chez les chrétiens d’Irak *

Après deux millénaires de présence en Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, les chrétiens assyro-chaldéens et syriaques risquent bien de disparaître de cette terre où, d’après la Bible, est né Abraham, le père des trois religions monothéistes. Le démantèlement de l’Etat "baathiste" (1) et la déstructuration de la société irakienne dans le sillage de la chute de Saddam Hussein ont laissé le champ libre aux groupes armés, milices ou escadrons de la mort issus de divers clans voire même de secteurs de l’appareil d’Etat...

Alors que les voitures piégées ont causé, indistinctement, la mort de centaines de civils ces derniers mois en Irak, les attaques contre les églises et le personnel religieux, comme celles en novembre dernier contre l’église Saint-Ephrem, dans le quartier al-Jadida de Mossoul, et contre la maison mère des sœurs Dominicaines de Sainte-Catherine, lancent un message clair à la minorité chrétienne d’Irak: vous n’avez plus rien à faire dans ce pays !

"Depuis la disparition du régime de Saddam Hussein, comme chrétiens, nous avons la liberté: celle de manifester, nous avons cinq journaux chrétiens, 8 partis politiques portant une étiquette chrétienne, des chrétiens dans les conseils municipaux à Bagdad, Bassorah, Mossoul, Kirkouk, Alkosh, Telkef, Karakosh, des écoles chrétiennes alors qu’elles avaient été nationalisées en 1973. Mais nous n’avons plus aucune sécurité, que ce soit à Bagdad, à Mossoul ou encore ailleurs en Irak. 60% des chrétiens irakiens ont déjà quitté le pays", nous confie de sa voix douce Mgr Louis Sako.

C’est à l’aéroport d’Erbil, capitale de la Région autonome du Kurdistan d’Irak (KRG), que nous rencontrons l’archevêque chaldéen de Kirkouk, une ville septentrionale riche en pétrole. La métropole est convoitée par les Kurdes, qui veulent la "récupérer", car elle avait été arabisée sous Saddam Hussein (2). Mgr Sako prenait l’avion pour Vienne, pour assister à une réunion de Pro Oriente, une fondation créée en 1964 par le cardinal Franz König pour développer les relations entre l’Eglise catholique romaine et les Eglises orientales.

C’est vrai, admet-il dans un français parfait, les chrétiens irakiens, qui étaient relativement nombreux dans les classes moyennes urbaines, jouissaient d’une certaine "sécurité" sous le régime autoritaire du parti Baath. "Ils devaient évidemment maintenir un profil bas et ne pas se mêler de politique ! Mais durant les 35 ans de son régime, Saddam Hussein avait fini par transformer le pays en caserne remplie d’armes et de soldats: un million de morts, un million d’émigrés et plus de culture…" Dans ce contexte dictatorial, le nombre des chrétiens avait cependant déjà commencé à décliner avant la chute du régime en 2003, passant en quelques années de plus d’un million à moins de la moitié aujourd’hui, dont la majorité restée dans le pays a trouvé refuge au Kurdistan d’Irak. S’ils formaient alors le 5% de la population, ils sont aujourd’hui certainement moins de 2%.

La marginalisation des chrétiens, une véritable tragédie

Cette marginalisation des chrétiens est aux yeux de Mgr Sako une véritable tragédie: docteur en théologie de l’Institut pontifical oriental de Rome, ce spécialiste d’études islamiques et d’histoire irakienne (PISAI à Rome et Sorbonne), l’archevêque de Kirkouk reconnaît que nombre de chrétiens sont effrayés car ils ne se sentent plus en sécurité dans leur pays. 800 d’entre eux ont été tués ces dernières années, bien plus de la moitié des familles chrétiennes sont dispersées dans le pays et à l’étranger. "Mais leur fuite est une perte pour le monde musulman, car si les chrétiens quittent l’Irak, c’est la fin de leur contribution à la société, où ils apportent leur ouverture d’esprit, leur haut niveau de d’éducation et leurs compétences professionnelles".

Mgr Sako, né en 1949 à Zakho, une ville actuellement sous l’autorité du gouvernement régional du Kurdistan (KRG), a vécu sa jeunesse à Mossoul, la métropole du Nord de l’Irak, convoitée par les Kurdes, et désormais sous la coupe de bandes armées et de groupes islamistes sunnites. Les chrétiens sont dans le collimateur: en octobre de l’an dernier, en deux semaines, près de 15’000 personnes ont quitté la ville dans la précipitation, sous la menace des attentats et des enlèvements. Des dizaines de chrétiens ont été assassinés, dont l’archevêque chaldéen Paulos Faraj Rahho. Des commerçants, des prêtres, des diacres, ont été abattus, des institutions et des églises sont constamment la cible des terroristes.

Mais cet ancien élève du séminaire syro-chaldéen St-Jean de Mossoul (avant sa fermeture, il était dirigé par les Dominicains français) (3), se refuse à voir les chrétiens d’Irak quitter définitivement le pays après deux millénaires de présence. Mais pas question pour lui de les sauver en les enfermant dans le "ghetto" représenté par le projet d’un Etat chrétien autonome dans la Plaine de Ninive, qui serait une "zone tampon" entre le Kurdistan et les Arabes sunnites de la zone de Mossoul.

"Ceux qui défendent cette idée vivent pour la plupart en dehors de l’Irak et ne connaissent pas vraiment la situation intérieure du pays. L’idée d’une zone assyrienne autonome prônée par certains politiciens, risque seulement de péjorer la situation des chrétiens". Cette région comprend près d’une vingtaine de villages chrétiens, dont la majorité des gens parlent un dialecte syriaque, le "sureth".

"J’ai rencontré de nombreux prêtres, évêques et politiciens en Irak qui sont opposés à ce projet. Comme chrétiens, nous sommes une partie essentielle de l’histoire de l’Irak et de la culture de ce pays. Tout au long de l’histoire, nous avons résisté aux menaces et aux persécutions, et nous avons trouvé les moyens de vivre dans ce pays en portant témoignage de l’Evangile. Notre Eglise est une Eglise de martyrs, c’est notre charisme!" Mgr Sako estime que le problème n’est pas la cohabitation avec l’islam, mais le fondamentalisme qui exclut les autres, qui les anéantit pour des raisons religieuses ou ethniques. "Créer des ’cantons’ fermés pour chacune des communautés serait une catastrophe pour tout le monde!" La présence chrétienne est une chance pour les yézidis et les mandéens, mais aussi pour les minorités musulmanes modérés, tous également victime des extrémismes.

La concurrence entre les Eglises est déplorable

L’évêque chaldéen de Kirkouk – rejoint dans le même constat par l’archevêque syriaque catholique de Mossoul, Mgr Georges Basile Casmoussa, que nous rencontrons dans le gros bourg de Karakosh, dans la Plaine de Ninive, où il s’est réfugié – regrette vivement la concurrence entre les Eglises chrétiennes en Irak. "Il n’y a pas de projets communs, on parle d’œcuménisme, et au sein même de l’Eglise catholique on se divise", déplore Mgr Sako.

Lui qui fut recteur du grand séminaire chaldéen St-Pierre (qui a dû quitter le quartier de Dora, à Bagdad, devenu trop dangereux, pour rouvrir ses portes à Ankawa-Erbil, au Kurdistan), déplore ces divisions. Ce qui lui fait le plus mal au cœur – et plusieurs prêtres chaldéens qui avaient étudié ensemble avec les catholiques syriaques au séminaire de Mossoul nous l’ont confirmé – c’est l’expulsion des séminaristes syriaques du grand séminaire St-Pierre voulue il y a quelques années par le patriarche chaldéen Emmanuel III Karim Delly. "Notre patriarche dit que c’est une décision du Synode de notre Eglise, mais quel synode? Rome a accepté cette décision, mais c’est le résultat d’un certain cléricalisme, qui crée la division. Quand on était à Bagdad, on disait la messe pour les chaldéens, les syriens, les arméniens…"

"Quand les terroristes à Mossoul m’ont enlevé et qu’ils discutaient de la meilleure manière de me trancher la gorge, ils ne m’ont pas demandé à quel rite j’appartenais!"

De son côté Mgr Casmoussa renchérit: "Nos prêtres étaient bi-ritualistes, ils donnaient un coup de main quand il n’y avait pas de prêtres chaldéens sur place. Au séminaire, les candidats syriaques étaient les plus performants, il y avait beaucoup moins d’abandons, leur taux de réussite aux examens était excellent! Le patriarche ne nous a jamais dit pourquoi il ne voulait plus nos candidats au sacerdoce. On était prêts à payer davantage, mais on n’a jamais obtenu de réponse… Les chrétiens d’Irak sont dans le collimateur des islamistes, mais ils se permettent de se diviser. On est désormais moins de 2% de la population, et le patriarche chaldéen a demandé de faire inscrire la nationalité chaldéenne dans la Constitution irakienne et kurde! Sous quel vocable alors mettre les autres chrétiens ? En Irak, désormais on ne veut plus rien demander sous le vocable de citoyenneté, seulement sous celui de nationalité, c’est mortel pour la minorité chrétienne… "

Et l’archevêque syriaque de plaisanter de façon amère: "Quand les terroristes à Mossoul m’ont enlevé et qu’ils discutaient de la meilleure manière de me trancher la gorge, ils ne m’ont pas demandé à quel rite j’appartenais! (4)" Mgr Sako abonde dans son sens, en déplorant le manque d’un vrai leadership chez les chrétiens. Il voit dans le synode spécial sur le Moyen-Orient convoqué en octobre prochain par le pape Benoît XVI sur le thème "L’Eglise catholique au Moyen-Orient: communion et témoignage", une grande chance pour les Eglises irakiennes, "qui doivent s’ouvrir à l’esprit de renouveau et ne pas se cramponner à une vision rigide de l’histoire… Les Eglises doivent parler d’une seule voix face aux autorités, et peut-être qu’une nouvelle évangélisation des chrétiens d’Orient est nécessaire". JB

(*) Ce reportage est paru dans le numéro 601 – janvier 2010 – de la revue culturelle jésuite "Choisir", rue Jacques-Dalphin 18, CH-1227 Carouge/GE

Alors que leur survie est menacée, les chrétiens d’Irak souffrent d’un manque de leadership_73